Le patrimoine de la bibliothèque de Saint-Brieuc

Une fois par mois, en une quarantaine de minutes, les bibliothécaires vous proposent la présentation commentée de documents patrimoniaux : rares, anciens, étonnants, modestes ou majestueux, et même parfois émouvants, ils gagnent à être connus !

Saint Bernard (Bibliothèque de Chambéry, manuscrit n°4).

Le patrimoine écrit et graphique des bibliothèques publiques demeure encore assez méconnu. Un livre ancien, par exemple, ne nous concerne pas avec autant d’évidence que le patrimoine monumental qui nous environne (une cathédrale, un pont…), surtout si le contenu nous échappe tout ou partie (un commentaire médiéval en latin sur la philosophie grecque antique…). Il s’agit aussi et surtout d’un patrimoine d’une extrême fragilité. Mais le livre ancien est aussi un objet, fabriqué et utilisé par des générations d’individus dont la silhouette et les gestes se dessinent plus clairement à travers la restauration.

Voilà ce que nous souhaitions vous présenter le 9 janvier 2021, à travers l’exemple récent d’un des deux plus anciens ouvrages conservés par les Bibliothèques de Saint-Brieuc, le manuscrit n°7, titré à partir de l’incipit (commencement du texte) du premier feuillet : « Incipinunt sermones domni Bernardi »… Il s’agit d’une copie des « Sermons » de Bernard de Clairvaux, l’un des personnages les plus importants de l’occident chrétien au XIIe siècle, dont les prêches et sermons furent décisifs dans la seconde croisade vers Jérusalem à partir de 1145 (Saint Bernard / Bibliothèque de Chambéry, manuscrit n°4). 

 

Le mystère demeure sur le copiste du texte et l’enlumineur, comme souvent anonymes, tout comme pour l’instant sur le lieu exact où la copie fut exécutée. On sait cependant que l’ouvrage séjourna un temps en possession de l’ancienne abbaye cistercienne de Saint-Aubin-des-Bois en Plédéliac, où le manuscrit prit peut-être sa forme définitive, sans doute au XIIIe siècle. Raison pour laquelle l’ouvrage fut d’abord et longtemps daté de cette époque. Mais les analyses fines de plusieurs chercheurs ont peu à peu installé la plus ancienne partie de l’ouvrage entre la mort de Bernard (1153) et sa canonisation (1172). Quant aux feuillets faisant à l’origine office de pages de garde, ils ont aujourd’hui datés du IXe siècle.

Tout cela fait qu’il s’agit non seulement du plus ancien document de la Bibliothèque, mais peut-être même du plus ancien élément de patrimoine conservé par la Ville de Saint-Brieuc (à l’exception des collections archéologiques du Musée d’art et d’histoire, bien sûr). Voilà qui était déjà en soi une raison pour réfléchir à une restauration, qui s’imposait de toute façon du fait de la dégradation générale du volume. Un manuscrit de cette époque est en effet une mécanique complexe, d’une étonnante solidité pour son âge vénérable, mais dont les composants d’origine organique (peaux, bois, ficelle, encres minérales et végétales, liants à base d’oeuf ou de poisson...) ou métallique ont bien sûr subi à des degrés divers les affres du temps et de milliers de manipulations : presque toutes les parties étaient encrassées et empoussiérées, souvent lacunaires, accentuant peu à peu les risques de dégradations irréversibles.

Une fois décidée, telle restauration ne s’improvise pas. Elle se construit par des échanges étroits entre la Bibliothèque et l’atelier sollicité, ici l’atelier public ERASME de Toulouse (que nous saluons), avec dans notre exemple le conseil et l’aide financière du Ministère de la Culture et de la Communication, et de la Région Bretagne. 

DétailChaque élément et chaque étape sont soigneusement décomposés et mises en œuvre, de façon à préserver et respecter au mieux ce qui est connu de l’état initial de l’ouvrage, jusqu’au moindre fragment de ficelle. D’ici-là, « numéro 7 » devra quand même être suivi attentivement par son propriétaire ! L’analyse des pigments a ainsi confirmé l’instabilité des rouges utilisés dans les décorations de la première partie du volume. Détail émouvant si l’on considère les plus de 800 ans qui nous séparent, il est très possible que l’enlumineur se soit lui-même rendu compte de ce problème, car la composition de sa couleur est plus stable et plus dense dans les derniers folios, et les traits plus marqués !

Le vert, très présent, se tient beaucoup mieux. Pour la petite histoire, la couleur verte est à l’époque généralement composée de miel et de vinaigre, avec oxydation dans un vase d’alliage métallique qui sera idéalement placé dans un tas de fumier chaud ! Peu aventureux, notre enlumineur a également utilisé quelques pointes de violet, de marron et parfois de bleu, avec parcimonie. Que Bernard de Clairvaux ait été un pourfendeur des couleurs, jugées diaboliques, n’incitait pas à l’exubérance de ceux qui enluminaient ses sermons ! On attend de scruter d’un peu plus près le style des enluminures (peut-être inspiré d’un modèle plus ancien, que l’enlumineur aurait eu sous les yeux) et les feuillets datables du IXe siècle. Si modestes soient-ils, ils pourraient un jour être mis en relation avec d’autres manuscrits incomplets, datables de cette période et conservés dans des collections publiques… Et nous attendons surtout le retour du Manuscrit n°6 de la Bibliothèque, lui aussi en cours de restauration, et qui présente d’étranges similitudes avec son camarade n°7...

 

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1 La couvrure du manuscrit, avant restauration, montrant bien les lacunes et altérations (image © IRHT-CNRS).

2 Un détail d’un fond de cahier : les poussières de toutes origines se sont accumulées depuis plusieurs siècles (image © IRHT-CNRS).

3 Le second contreplat. On y repère les feuillets du IXe siècle, découpés et collés en renfort et, sur le bois, les résidus de colle médiévale (le poisson était l’un des composants fréquents).

4 Le volume fermé, couvrure en parchemin sur ais de bois. Les altérations ont été stabilisées (image © ERASME).

5 Le même, ouvert. Tous les fonds de cahiers ont été soigneusement dépoussiérés et nettoyés par gommage, avec matériel et manipulations adaptés (image © ERASME).

6 Une petite créature enluminée, qui vient articuler le texte (image © Ville de Saint-Brieuc).

7 Une autre, à l’encre cette fois (image © Ville de Saint-Brieuc).

8 Une lettrine initiale enluminée, évidemment un Serpent pour la lettre « S ». L’enlumineur s’est ici amusé à ajouter quelques touches de bleu (image © IRHT-CNRS).

9 Un des feuillets manuscrits du IXe siècle utilisés en garde : un commentaire biblique, peut-être une Genèse ? (image © ERASME).